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La Journée nationale de la vérité et de la réconciliation au RRDS Canada

Par Robyn Rowe
Responsable de la souveraineté des données sur les Autochtones, RRDS Canada; Scientifique du personnel, ICES

Le 30 septembre marque la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation au Canada. Le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) publié en 2015 présentait une liste de 94 « appels à l’action » destinés à divers paliers du gouvernement, aux Églises et à d’autres intervenants pour aborder les répercussions inhérentes aux siècles de tentatives d’assimilation et d’ethnocide qui ont mené à la mise en œuvre du système des pensionnats indiens. L’Appel à l’action 80 demande au gouvernement du Canada d’établir un « jour férié […] pour honorer les survivants, leurs familles et leurs collectivités et s’assurer que la commémoration de l’histoire et des séquelles des pensionnats demeure un élément essentiel du processus de réconciliation » (CVR, 2015, pp. 366-367).

Les Premières Nations, les Inuits et les Métis au Canada partagent une même histoire coloniale marquée par l’assimilation. La souveraineté des peuples autochtones au Canada est affirmée par la CVR et appuyée par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. En l’honneur de ce nouveau jour férié, le site Web du gouvernement du Canada souligne que le 30 septembre « permet à chaque fonctionnaire, et à tous les Canadiens et Canadiennes, de reconnaître et de commémorer les séquelles des pensionnats » (2021, 2e paragraphe). Je suis en désaccord avec la formulation de cette phrase. D’autant plus qu’il y a une sortie d’ironie dans ce jour férié fédéral qui est en fait un congé payé aux employés du gouvernement du Canada ou à « ceux de la fonction publique fédérale » (Gouvernement du Canada, 2021, 2e paragraphe). Pendant ce temps, tous ceux d’entre nous qui ne travaillent pas pour le gouvernement ne pourront pas prendre de congé, même si nous connaissons des personnes – parfois des membres de la famille – qui ont fréquenté des pensionnats.

Ma grand-mère maternelle est née et a grandi dans notre territoire familial traditionnel et a été placée dans un pensionnat quand elle était une petite fille. Elle a partagé de précieux moments de l’histoire de sa vie avec moi, l’année dernière, alors que j’écrivais ma thèse de doctorat. L’histoire de ma grand-mère a mis en lumière le lien profond de notre famille avec notre territoire d’origine et a éveillé en moi une blessure qu’il m’est difficile de traduire en mots.

Le Canada que nous connaissons s’est aussi développé au détriment de valeurs familiales traditionnelles, de cultures, de langues et de savoirs et de savoir-faire. Comme beaucoup d’entre vous, je connais l’histoire du Canada depuis longtemps. Le récit de ma grand-mère a amené mon esprit à revoir cette connaissance que je possédais sur le Canada et à la déplacer de la « section histoire » à la « section présent » dans mon esprit. Ses paroles m’ont aidée à davantage comprendre qu’il s’agit à la fois du présent et de l’avenir.

C’est alors que j’ai entendu la nouvelle.

En mai 2020, les restes de 215 enfants autochtones, dont certains étaient âgés d’à peine trois ans, ont été découverts dans des tombes anonymes près d’un pensionnat de Kamloops, en Colombie-Britannique. Soudain, on avait l’impression que tout le Canada se réveillait. Comme moi, des millions de personnes auraient à réorganiser leurs connaissances dans leur esprit.

Le système des pensionnats a été conçu pour soustraire les enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis aux influences de leurs familles et de leurs traditions afin d’accélérer leur assimilation. En 1883, le premier ministre du Canada, Sir John A. Macdonald a dit :

Lorsque l’école se trouve sur une réserve, l’enfant vit avec ses parents, qui sont des sauvages; il est entouré de sauvages, et bien qu’il puisse apprendre à lire et à écrire, ses habitudes, son développement et sa manière de penser restent indiens. Il est, simplement, un sauvage qui sait lire et écrire. On m’a fortement recommandé, en tant que chef de ce département, de préserver le plus possible les enfants indiens de l’influence parentale, et la seule façon d’y arriver serait de les envoyer dans des écoles de formation industrielles et centralisées, dans lesquelles ils pourront acquérir les habitudes et les modes de pensées des hommes blancs. (1107–1108).

Le système des pensionnats a commencé par une série de lois et de politiques visant à assimiler, à émanciper et même à rendre illégales les pratiques culturelles autochtones traditionnelles (Acte pour encourager la civilisation graduelle, 1857; Acte pourvoyant à l’émancipation graduelle, 1869; Loi sur les Indiens, 1985; 1880). En 1876, la consolidation de ces politiques a servi de base à la création de la Loi sur les Indiens. La Loi sur les Indiens a été modifiée en 1884 pour rendre obligatoire la fréquentation des pensionnats indiens pour tous les Indiens inscrits1. Le dernier pensionnat a fermé ses portes en 1996 (CVR, 2015).

Les échecs des politiques coloniales du Canada ont eu des répercussions dévastatrices sur notre peuple. Bien que nous ayons réussi à maintenir bon nombre de nos coutumes, valeurs, langues et traditions, le temps et l’assimilation ont effacé à jamais une partie de notre patrimoine et de notre histoire. Ma grand-mère, qui a passé une grande partie de sa vie à tenter de récupérer notre territoire familial ancestral, accepte de partager ses récits avec moi tout en cherchant à m’aider à comprendre leur importance. Malgré cela, je ne saurai jamais ce que c’est que de courir pieds nus à travers notre territoire avec mes frères et sœurs ou mes enfants. Je ne goûterais jamais aux baies mûres qui poussent dans les sentiers secrets que seule notre famille connaissait. Je ne ressentirai jamais la chaleur des rayons de soleil qui caressent mon visage au-dessus de l’eau alors que je suis assise sur les marches de la maison de mon arrière-arrière-grand-mère, puisqu’elle a été incendiée par des agents responsables des affaires indiennes. Et je n’entendrai jamais le son de notre langue alors que ma mère et mes tantes bavardent gaiement lors de la mise en conserve et du fumage du poisson pour l’hiver. Je ne vivrai jamais le genre de vie que ma famille a vécue avant que notre terre nous soit confisquée. La douleur de nos ancêtres transcende les générations. En effet, moi aussi, je peux ressentir l’immense tristesse de toutes ces tragédies.

« Every Child Matters », chaque enfant est important

De 215 tombes anonymes d’enfants autochtones, nous sommes rapidement passés à plus de 3 000 sépultures, en quelques semaines seulement. Et il reste plus d’une centaine de sites de pensionnats à fouiller, et ce, rien qu’au Canada. Et même des centaines d’autres à travers l’Île de la Tortue (Amérique du Nord). À ce jour, il n’est pas surprenant qu’il soit difficile de trouver un article de presse, une publication ou un commentaire qui énumère le nombre exact d’enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis retrouvés dans des tombes non marquées. Il y a tant d’enfants retrouvés que les gens finissent par classer cette nouvelle dans la section histoire de leur esprit.

Au cours de la dernière année et demie, marquée par la pandémie mondiale, la vie a été différente. Trop de pertes, trop de tristesse, trop de choses ont changé trop rapidement; mais on aperçoit enfin la lumière au bout du tunnel, alors que le quotidien redevient petit à petit ce qu’il était autrefois. Depuis plus de 500 ans, les peuples autochtones résistent au changement. Bien que les circonstances soient très différentes, imaginez à quel point il peut être difficile non seulement de se faire dire de rester à l’intérieur et d’éviter tout contact avec les autres, mais en plus d’être chassés de son territoire, de se faire enlever ses enfants et de devoir changer son mode de vie, pour toujours, et ce, de surcroît, sous la caution de la loi.

Peu importe où vous êtes le 30 septembre, je vous implore de regarder autour de vous. Imaginez pouvoir nourrir sa famille à partir des ressources de la terre. En ne prenant que ce dont on a besoin et en donnant toujours quelque chose en retour. Ces trottoirs à l’extérieur de votre maison étaient autrefois des forêts où certains arbres majestueux étaient hauts comme des gratte-ciel et vieux comme le monde. La piste que vous empruntez lors de votre randonnée du week-end était autrefois le sentier de cueillette et de chasse des tribus autochtones. Et ces rochers et montagnes que l’on voit le long des côtes, ces mêmes pierres qui pavent votre allée, ce sont en fait pour nous les grands-pères les plus anciens et les plus sages qui ont toujours été là. Ces grands-pères voient que nous sommes en train de danser, de chanter et de faire battre nos tambours au son de nos cœurs.

La réconciliation exige un rapport profond et sincère à la vérité

Aujourd’hui, la CRV sert d’outil pour aider à démanteler des systèmes qui vont bien au-delà des échecs du système des pensionnats. La vérité et la réconciliation ont des sens différents selon les différents peuples, nations, organisations et collectivités. Pour moi, la réconciliation est liée à l’autodétermination et à la souveraineté des Autochtones. Elle comprend le ramatriement des territoires familiaux traditionnels, la réforme de nos tribus traditionnelles, la revitalisation des langues, des valeurs et des coutumes autochtones ainsi que la profonde reconnaissance que les expériences de nos familles ne font pas uniquement partie de l’histoire. Peu importe vos convictions, une chose est certaine, c’est que les Autochtones doivent avoir un rôle décisionnaire dans les questions qui touchent les Autochtones. Les militants en faveur de la souveraineté autochtone prônent également une souveraineté des données et de la recherche sur les Autochtones. Pour beaucoup de peuples autochtones au Canada, la reconstruction des nations est la pierre angulaire de la défense de la souveraineté et passe par la gouvernance des données et de l’information.

Trop de choses sont encore absentes de la section histoire de notre esprit pour bien comprendre l’ensemble de la situation. La société doit s’y intéresser et agir lorsque des mesures sont prises, lorsque des paroles sont prononcées afin de nous faire croire une chose, tout en ayant des intentions possiblement différentes. Donc, le 30 septembre, prenez le temps de revoir la section histoire de votre esprit. Enrichissez votre bibliothèque mentale avec des ressources culturellement appropriées, pertinentes et fiables. La seule façon de créer un changement durable est d’admettre que quelque chose doit changer. « La centralisation et l’orientation des démarches de recherche qui améliorent la vie des Autochtones grâce à des initiatives dirigées par les Autochtones constituent la capacité essentielle d’une nation qui souhaite se rebâtir, faire place au matriarcat et rétablir ses liens avec le territoire. » Il s’agit aussi d’apprendre à désapprendre une vie entière d’informations conçues pour vous faire croire que le système profite à toutes les personnes, de manière égale. Cinq siècles d’inégalités systémiques ne s’effacent pas en un jour. Chacun de nous doit avancer sur la voie de la vérité et de la réconciliation un peu tous les jours.

Ressources pour vous aider à enrichir votre propre bibliothèque mentale :

Carlson-Manathara, E., & Rowe, G. (2021). Living in Indigenous Sovereignty. Fernwood Publishing.

Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 13 septembre 2007 : 61/295. Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, disponible sur le site https://undocs.org/fr/A/RES/61/295

Joseph, B. (2018). 21 things you may not know about the Indian Act. Helping Canadians make reconciliation with Indigenous Peoples a reality. Indigenous Relations Press.

Milloy, J. S. (2017). A national crime: The Canadian government and the residential school system (Vol. 11). Univ. of Manitoba Press.

National Inquiry into Missing and Murdered Indigenous Women and Girls. (2019). Réclamer notre pouvoir et notre place : le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. https://www.mmiwg-ffada.ca/fr/final-report/

Nelson, M. K. (Ed.). (2008). Original instructions: Indigenous teachings for a sustainable future. Rochester, VT : Bear & Company.

Regan, P. (2010). Unsettling the settler within: Indian residential schools, truth telling, and reconciliation in Canada. UBC Press.

Commission royale sur les peuples autochtones. (1996). Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones. Bibliothèque et Archives Canada. https://www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/patrimoine-autochtone/commission-royale-peuples-autochtones/Pages/rapport.aspx.

Commission de vérité et réconciliation du Canada. (2015). Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir : Sommaire du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. https://ehprnh2mwo3.exactdn.com/wp-content/uploads/2021/04/1-Honorer_la_verite_reconcilier_pour_lavenir-Sommaire.pdf

Commission de vérité et réconciliation du Canada. (2015). Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Volume 1 : Sommaire. Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir. James Lorimer & Company Ltd. Publishers.

Références

Gouvernement du Canada. (20 juillet 2021). Jour férié fédéral : Journée nationale de la vérité et de la réconciliation https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-nationale/feuille-derable/defense/2021/07/jour-ferie-federal-journee-nationale-de-la-verite-et-de-la-reconciliation.html

Gradual Civilization Act, CAP XXVI. (1857). http://www.caid.ca/GraCivAct1857.pdf

Acte pourvoyant à l’émancipation graduelle. (1869). Acte pourvoyant à l’émancipation graduelle des Sauvages, à la meilleure administration des affaires des Sauvages et à l’extension des dispositions de l’acte. VI (31), Victoria, chapitre 42.

Loi sur les Indiens (1985). Loi sur les Indiens (RSC, 1985, c. 1-5). Gouvernement du Canada – Site Web de la législation (2021). https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/i-5/.

Loi sur les Indiens (1880). Une loi pour amender et consolider le chapitre 27 de la Loi sur les Indiens. http://kopiwadan.ca/wp-content/uploads/2017/01/1884-An-Act-further-to-amend-%C2%ABThe-Indian-Act-1880%C2%BB-1.pdf

Prime Minister Sir John A. Macdonald, Official report of the debates of the House of Commons of the Dominion of Canada, 9 May 1883, 1107–1108

Commission de vérité et réconciliation du Canada. (2015). Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Volume 1 : Sommaire. Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir. James Lorimer & Company Ltd. Publishers

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